Édulcoré. Ils osent nous vendre leur Rugby édulcoré, en cette année bénie de Coupe du monde. C’est le seul qualificatif à peu près convenable qui me vient à la bouche. Qui aurait cru que Savignol, fervent supporter de l’Équipe de France sous toutes les latitudes et dans toutes ses attitudes, féru d’ovalisme parmi les férus, imprégné depuis son plus jeune âge des fondamentaux qui font le charme de ce sport de combat codifié, qui aurait pu croire que cet amoureux de l’empilage humain et du piétinage artistique se vautrerait dans la critique la plus acerbe. Qu’ont-ils fait de nous, pauvres spectateurs impuissants, contraints de subir le long tourment d’une supposée nécessité de l’évolution de ce noble jeu ? Pourquoi vouloir imposer à la Confrérie du Sport l’invraisemblable inéluctabilité du progrès ? Qui a promulgué ce fallacieux diktat, cet intolérable oukase, qui dénie à l’amateurisme les vertus du spectaculaire. Et pourtant, l’amateurisme ne fait plus recette auprès des hautes instances du ballon ovale, c’est ainsi. Il faut se faire une raison.
Amateurisme. Le mot fait sourire. Il véhicule son cortège de clichés tenaces contre lesquels il semble vain de s’insurger. Pour beaucoup, est amateur celui qui n’atteint pas la perfection de son art, celui qui ne rationalise pas ses efforts en vue de la compétition. L’amateurisme est convaincu de contre-performance. Comme si la recherche effrénée du gain était la seule dynamique possible ! Dans une société de consommation, vraisemblablement ; quand la hiérarchie des valeurs est assujettie au seigneur capital, quand la réussite se mesure à l’aune des contrats publicitaires, l’amateur fait figure de ringard. Trouver du plaisir dans l’effort non rétribué semble même suspect. Est-il imaginable que ces grands dadais puissent prendre du plaisir à s’essouffler après un ballon sauteur, sans l’aiguillon logique de la course au pactole ? Le dépassement de soi doit nécessairement faire recette. Tout se marchande. Même le bien-être intérieur. Même la recherche du plaisir. Si tant est qu’il y ait encore plaisir à rabâcher inéluctablement, sous prétexte d’efficacité, les mêmes gestes, les mêmes mouvements, les mêmes paroles.
Le jeu doit muter en sport ou retourner dans les bas-fonds de l’esthétisme averti. Fini le Rugby de supérette ; place à la grande distribution populaire d’émotions. Le sportimat est en passe de gagner ses premières lettres de noblesse rugbystiques. Depuis que l’omnipotent Ferrasse n’est plus aux commandes et que s’est effondré le mur de Berlin qui séparait ce noble jeu de son occidentale équivalence footbalistique, le Rugby s’émancipe à grandes enjambées. Quelle chance ! Il n’est qu’à voir l’état de l’ancien empire soviétique pour savourer, par anticipation, les bienfaits d’un rattrapage prématuré vers le sport business !
Quand on voit ce que le capitalisme a fait du football outre-atlantique, on frémit. Ah ! ils ont aussi leur potion magique, les mastodontes US. Ils n’évoluent plus dans le romantisme à la Coubertin, ils pragmatisent, ils efficiencent, les Ricains. Pas de place à l’improvisation, au beau geste. Le jour où Cyrano se réincarne, ce ne sera sûrement pas en quaterback ! Vous cherchiez un sport de brutes, vous l’avez trouvé. D’un côté, des bulldozers EPOisés qui pilonnent tout sur leur passage ; de l’autre des sprinters hypertrophiés du jarret ; et au milieu, le cérébral de l’équipe qui balance des obus tous azimuts en essayant de ne pas finir infirme avant la fin de la partie. Le but du jeu : gagner. C’est dire si ça peut amuser les foules. Ne vous attendez pas à voir de la passe redoublée, de la chistera, du coup de pied tactique. Ca bourrine à tout va, ce sport d’intellectuels. Et gare au malheureux écervelé qui voudrait faire preuve d’initiative dans l’action. La combinaison 69 reste la combinaison 69 [1]. Même si toute l’équipe adverse est frappée d’une poliomyélite galopante [2], quand la consigne est de taper en touche, le porteur du ballon... tape en touche. Trop de dollars en jeu pour jouer les Bocuse du suppositoire en cuir. La seule initiative tolérée s’appelle discipline ; la créativité doit s’exprimer dans la soumission. Autant dire que plus mécanique que ce sport, je ne connais que le bilboquet.
Evacuées, aussi, les valeurs de désintéressement, d’efforts gratuits, de plaisir à progresser continûment vers une asymptotique perfection. On performe illico aux States ou bien on va jouer de la cornemuse dans les vestiaires. Imaginer que le Rugby pourrait tourner un jour à cette mascarade de culbutos encasqués, j’en ai des cauchemars. Même la pelouse est synthétique ! Quand ils s’empilent comme des sacs de ciment, les uns sur les autres, ils n’ont rien à brouter pour passer le temps, ces grands bovins boursouflés. Dans ce sport pathétique, l’herbe, on ne peut se la procurer que dans les vestiaires.
Remarquez, le football des Américains est à l’aune de leur diplomatie : toute de finesse et de subtilité. Un savant mélange de hachage-pillonnage, copieusement accompagné de beurre de cacahuète et de pop-corn. Une synthèse. Un stade de football américain : l’antre d’une théâtralité de pacotille au service du non-sens culinaire. Fêter la victoire au Coca, il n’y a qu’un « dérivé » d’anglo-saxon pour en arriver à de telles extrémités. Nier à ce point le Beau, c’est inconcevable ! On leur servait le Rugby sur un plateau, ils en ont fait une parodie. Le Rugby c’est l’effort collectif, le maul, la passe ; le football américain, c’est l’individualité : je prends le ballon, je fonce, je cogne, je perds deux dents ou je marque. N’essayez pas de suivre le ballon, personne ne sait où il est, mais tout le monde s’entrechoque. Au fond, le ballon est accessoire dans ce sport. Il importe surtout qu’il y ait du mouvement et de la couleur sur le terrain. Il est même autorisé de passer la balle en avant ! Le pragmatisme, sans doute ? Toujours aller de l’avant et le plus vite possible, quoiqu’il advienne ; la solution de facilité, quoi !
Pourquoi l’homme doit-il éternellement s’enfermer dans les mêmes erreurs ! Dopage, matchs arrangés, violence dans les stades, est-ce là l’avenir radieux que l’on promet au Rugby, à ce sport de gentlemen [3] ? Doit-on s’inquiéter outre mesure du « retard » pris sur le football ou sur le cyclisme dans ces domaines ? Sportivité, encore un mot qui n’a plus sens de nos jours. Quand marquer un but de la main renvoie à une religiosité douteuse, faire une queue de poisson relève de l’esprit de combativité et s’écrouler dans la surface de réparation témoigne d’une lucidité exceptionnelle, il est légitime de douter.
L’arrivée de l’argent dans le Rugby est une chose. Mais l’état d’esprit ? Qu’en avez-vous fait du rugby spirit ? Toutes ces valeurs séculaires affirmées au fil des décennies et que l’on pouvait voir étalées fièrement sur les faciès couperosés de nos chères bourrougnes ou que l’on devinait encore dans ces assises de barriques qui donnent toute leur légitimité aux premières lignes de qualité. Pour ceux qui ne le sauraient pas, Rugby rime avec bombance. Eh, oui ! Le Rugby s’était inventé aussi sa propre poétique. Qu’en on-t-il fait ? Fi !
Prenez le jambon, par exemple. Au premier abord, la poétique du cochon ne saute pas aux yeux. Et pourtant. Il y a encore quelques années, je vous aurais demandé quelle connivence pouvait bien s’instaurer entre un jambon et le Rugby, votre réponse aurait été sans appel : vous auriez évoqué de ces gaillardes ripailles d’après match, de ces solides gueuletons seuls à même de satisfaire la voracité de nos laboureurs de pelouse. L’emblème du coq sied parfaitement au tempérament du Français : une grande gueule agressive, doublée d’un mythomane machiste. Mais le cochon exalte bien mieux les vertus gauloises de la troisième mi-temps. Tout est bon dans la cochonnaille ! Ce n’est pas moi qui le dit ; des cohortes entières de rugbymen pourront en témoigner. De la charcuterie, on obtient le meilleur du sportif. Toute la médecine du peuple de l’Ovalie s’organisait autour des produits dérivés de ce savoureux animal. Rien de tel qu’une bonne infusion de rillettes ou qu’un savoureux cataplasme d’andouillette. Les vertus du saucisson de montagne [4] étaient bien connues des anciens qui surent requinquer plus de cuisses piétinées, de dos labourés ou d’oreilles mâchonnées que ne le feront toutes les médecines traditionnelles réunies.
Quelques décennies plus tard, le Rugby, par l’entremise de son sélectionneur national, s’égare dans la glorification navrante d’un jambon conditionné sous cellophane, tronçonné en tranches si ridiculement fines qu’on peut y lire, au travers, tout le dépit du gourmet méridional. On hallucine ! Et pourquoi pas Badoit sponsor officiel de l’Équipe de France, tant qu’on y est ! On imagine bien ces banquets à digestion facile sur fond de répertoire à la Carla Bruni. De folles ambiances en perspective. D’ici à ce qu’ils nous inventent une Rugby Pride en lieu et place des traditionnelles bacchanales de fin de match ! Renier le terroir à ce point, c’est de l’incorrection. Rabelais n’aurait jamais pu être anglo-saxon ; Adam Smith ne pouvait faire autrement. Comment cette surprenante Albion a-t-elle pu enfanter un sport aussi proche du Gaulois et si antithétique du capitalisme !
Et que dire de ces accoutrements interstellaires. Non mais vous les avez vus les seigneurs de la guerre, dans leur tunique – on n’ose plus appeler ça un maillot – moulante et stylisée ! Ils ne leur restent plus qu’à s’enduire le corps d’huile et à aller postuler dans le premier péplum hollywoodien. Un zéro de plus, et les 30 sélectionnés étaient retenus dans le dernier remake de la bataille des Thermopyles. Remarquez, pour ce qui est de l’huile, certains ne peuvent plus s’en passer. C’est le problème avec les tenues trop ajustées : sans lubrifiant il est — pour ainsi dire — impossible de les enfiler.
Ca aide à les retirer, aussi, à en croire toutes ces photos, en petite tenue, de nos vaillants combattants. Pas très professionnel, tout ça. À force de s’exhiber ainsi devant l’objectif, ils vont finir par y laisser la santé. Un mauvais rhume est si vite arrivé, pieds nus sur le carrelage des vestiaires. Et, puis j’imagine l’impact psychologique sur l’adversaire lorsqu’il les voit se trémousser ainsi. Qu’ils flattent leurs biscoteaux d’un bracelet de force ou se corsètent d’un débardeur avantageux, passons. L’homme du millénaire est un coquet qui s’assume, toute la presse masculine est unanime sur ce point. Il serait donc inconcevable de se tirer la bourre sans épilation et gommage préalables. Elle est bien révolue cette époque, pas si lointaine, où le seul motif valable pour se vaseliner était la préservation de ses oreilles dans les mêlées. Vu la forme du ballon, ils auraient tout de même intérêt à ne pas s’asseoir dessus par inadvertance, nos superbes éphèbes.
Je sens déjà poindre les critiques. Mes allusions scabreuses, vous aimeriez me les voir formuler sur le terrain, face à quinze lascars qui m’enseigneraient, in situ, les bienfaits de la vaseline pour se faufiler hors des mêlées ouvertes. Et j’aimerais vous donner raison. Malheureusement, si je reconnais à l’Équipe de France son courage pour aller défier les All-Blacks ou les Springboks, si j’admets l’angoisse que m’inspire l’idée d’aller leur faire lecture de ce billet dans leur vestiaire, je ne peux m’empêcher, cependant, de regretter leurs pittoresques aînés.
Car tout fout le camp ! y compris l’âme du guerrier qui donnait une bouffée de virilité brute sans laquelle le Rugby se réduit à un pas de danse, une capoiera d’arlequins multicolores. Mais où sont les brutes ? auraient pu chanter certains. Tout un folklore qui s’écroule sous nos yeux ébahis, un cérémonial fixé dans sa gestuelle depuis la nuit des temps ovaliens et qui se meurt sous les coups redoublés de la bienséance économique. Fourchettes roublardes, morsures subites, coups de tatanes sournois, toute une sardane de la mêlée qui se consume inexorablement. Le rugby testostérone free est en libre service sur tous les étalages médiatiques. Colériques et hargneux s’abstenir.
Et l’esprit de révolte, dans tout ça ! Où se sont-elle terrées ces hardes de sangliers rebelles qui portaient le ballon sur fond d’équipée sauvage, refusant tout compromis avec l’ordre établi ? Aujourd’hui, les décisions de l’arbitre relèvent du décalogue. Pas de contestation possible. Le soldat Ryan du rugby moderne ne moufte pas. Les grandes gueules prises en flagrant délit de pulvérisation de ménisques ne la ramènent plus. Toute velléité de rébellion est durement réprimée. La forte tête, on l’engeôle, on l’embastille, on la consigne au gnouf. Une interdiction d’emboutissage de cages thoraciques pour plusieurs semaines, ça vous calme les humeurs carnassières. Alors à la place, on récolte du Chabal musculeux et aseptisé, tout en fair-play et discipline irréprochable. Un molosse robotisé dont le dernier rendez-vous chez Jean-Louis David commence à dater, certes, mais qui, à y bien regarder, ne mord que la poussière [5] et ne frappe que dans le ballon [6]. Il faut les voir se faire tancer ces formidables colosses, l’air penaud, le regard rivé sur la pelouse pendant le savonnage arbitral. Sans vouloir faire l’apologie de la violence, reconnaissons que cette zombie attitude face à la réprimande dégage un indéfinissable relent de caporalisme. Au fond, ils portent bien leur nom, les Bleus. Presque, on les trouverait sympas, les joueurs du Quinze de France. On s’en ferait bien des potes, tant ils semblent courtois et bien élevés. Le Rugby était une affaire d’hommes ; il est devenu un récital d’experts.
Le sport est maintenant un spectacle. On croyait le Rugby au-dessus de ce sport-là. De ce sport qui met en scène les joies, les émotions, les drames dans le strict respect d’un scénario préétabli. Il faut que ça vibre sur le terrain. Que ça secoue la monotonie de l’effort. Tout est calculé, pesé, calibré de façon à catharsiser le futur consommateur de produits dérivés. Et comme souvent, si la performance n’est pas au rendez-vous, si l’exploit décide de poser un lapin, il reste la solution du spectaculaire. De la tension et de la torsion. L’hémoglobine fait vendre. Pas que des pansements.
Oh que oui ! je la regrette, cette époque héroïque, où les chevauchées insensées d’un Jean Pierre Rives ou d’un JPR Williams commandaient la clameur de tout un stade. D’un élan fougueux, ils s’élançaient à la rencontre de l’adversaire, auréolés de leur crinière enchevêtrée — flamboyante pour l’un, ténébreuse pour l’autre —, le visage maculé d’une glèbe luisante, stigmate évident de l’âpreté du combat. À la discipline rigoriste des gladiateurs contemporains ils opposaient l’impétuosité réactive des âmes généreuses d’antan, se livrant pleinement dans l’instant, mus par la seule force de l’acte irréfléchi mais instinctivement opportun. Les seules combinaisons qu’ils s’autorisaient avaient pour nom de code contre-pied, cadrage-débordement, chandelle, arrêt de volée, percussion, placage. Le reste, il n’était nul besoin de le codifier, de le reproduire à l’infini et ainsi de le graver de manière indélébile dans chaque muscle, chaque articulation, chaque terminaison nerveuse ; il prenait sa place naturellement dans le cours du jeu, aussi spontanément et sûrement que la semence pollinisatrice, poussée par le vent, vient se déposer sagement sur le pistil fertilisé. Je m’égare probablement en accordant plus d’importance à l’improvisation qu’elle n’en avait en réalité, mais chaque fois que je visionne les images d’archive, cette générosité de l’amateurisme éclairé prend vie devant moi, aussi fidèlement qu’aux premiers jours de notre rencontre, sans qu’il me soit possible de la chasser de mon esprit. Ces combats dantesques relevaient plus de l’affrontement tribal que d’une compétition sportive. Chaque rencontre était l’occasion d’originales recettes de cuisine mêlant gallinacés et poireaux, trèfles et épines de rose. Les chardons, eux-mêmes, trouvaient usage dans cette tambouille tapageuse sur fond de gazon défoncé. Une manière farfelue d’initier en douceur les nations anglo-saxonnes à l’art culinaire.
Une génération remplace une autre. Le temps accomplit inexorablement son travail de sape, ciselant et modelant nos mœurs à ses caprices. Les modes changent ; les perceptions peuvent diverger. La nostalgie ne doit pas embuer nos raisonnements. N’oublions pas que la vie, c’est le mouvement, le changement. Renier cette dynamique et s’encroûter dans les vestiges du passé n’apporterait rien. Mais ne détruisons pas ce qui ne mérite pas de l’être. Que ce sport rescapé reste un jeu et ne devienne pas un spectacle ! Pour ce qui est du business, laissons-le en pâture aux dépeceurs d’espérance.
Tout ne semble pas encore perdu. Le Rugby véhicule suffisamment de valeurs positives pour que subsiste l’espoir de le conserver indemne. Mes craintes ont rendu mon propos quelque peu excessif, mais qui aime bien sermonne bien. Gageons que les amoureux de ce jeu — car cela reste un jeu — sauront le préserver des dérives, et souhaitons bonne chance à notre Quinze de France qui dans quelques jours, nous prouvera, une fois de plus, que rigueur et imagination sont les plus grandes vertus du sport.
P.-S. Félicitations aux Bleus qui ont su démontré une rigueur et une discipline exemplaire dans ces 15 dernières minutes angoissantes face aux Blacks. Ne pas prendre un essai ni une pénalité malgré les formidables coups de boutoir de l’adversaire, voilà qui mérite notre admiration. Il faudra tout de même rappeler aux Blacks ce qu’est un drop et combien de points cela peut rapporter. Imagination quand tu nous fais défaut...